Iran : le bilan d’une théocratie – David Bensoussan

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Iran : le bilan d’une théocratie – David Bensoussan

 

 

 

La survie du régime avant le bien-être du peuple

Depuis la révolution islamique de 1979, le régime des mollahs a profondément transformé l’Iran, sans pour autant répondre aux aspirations sociales, économiques et politiques de sa population. Au nom de la religion, il a instauré un système autoritaire qui contrôle la vie publique, réprime la dissidence et privilégie la survie du pouvoir. Sur la scène internationale, sa politique de confrontation a contribué à l’isolement du pays et à l’instabilité régionale.

Aujourd’hui, la guerre contre les États-Unis et Israël aggrave une situation déjà précaire. Une issue diplomatique durable paraît difficile à entrevoir, tandis que l’« ukrainisation » du conflit, c’est-à-dire sa transformation en une guerre d’usure prolongée, fait craindre un enlisement. Une question fondamentale se pose : à qui profite réellement cette confrontation ?

Le nucléaire : une ambition au prix fort

Le programme nucléaire iranien inquiète depuis longtemps les grandes puissances, qui redoutent qu’il ne débouche sur la fabrication de l’arme atomique. L’accord conclu en 2015 entre l’Iran et les pays du groupe des 5+1 visait à encadrer les activités nucléaires iraniennes en échange d’un allègement des sanctions économiques.

Cet accord reposait entre autres sur la déclaration du guide suprême Ali Khamenei, selon laquelle les armes nucléaires seraient contraires à l’islam. La portée et le statut formel de cette fatwa ont toutefois fait l’objet de discussions.

Les frappes israélo-américaines de 2026 ont durement touché les infrastructures militaires et nucléaires iraniennes, retardant certaines ambitions du régime sans pour autant régler le problème de fond. La capacité de l’Iran à reconstituer ses installations et à poursuivre ses activités stratégiques demeure une source de préoccupation.

L’exportation de la révolution et ses conséquences

Depuis 1979, la République islamique ne s’est pas contentée de consolider son pouvoir à l’intérieur de ses frontières. Elle a également développé un réseau d’organisations armées et de mouvements idéologiques auxquels elle apporte, à des degrés divers, un soutien financier, logistique ou militaire. Les activités attribuées à ses réseaux ont été signalées dans de nombreux pays, du Moyen-Orient à l’Europe, en passant par l’Amérique latine.

Au Proche-Orient, cette politique a contribué à la déstabilisation du Liban et de l’Irak, à la prolongation des conflits en Syrie et au Yémen et à l’aggravation des tensions autour d’Israël. Les populations de ces pays ont payé un prix humain considérable pour des affrontements dans lesquels les intérêts régionaux de Téhéran ont souvent pesé lourd.

À ce bilan extérieur s’ajoute celui de la répression intérieure. Manifestants, opposants politiques, journalistes et défenseurs des libertés ont été emprisonnés, poursuivis ou exécutés. Les femmes et les personnes accusées de contrevenir aux normes imposées par le pouvoir religieux subissent également les conséquences d’un système qui prétend régenter les comportements individuels.

Une économie sacrifiée aux ambitions du régime

L’Iran dispose de vastes réserves d’hydrocarbures et d’importantes ressources humaines et industrielles. Il possède également une population instruite et des universités où se développent des compétences scientifiques remarquables. Pourtant, ces atouts n’ont pas permis d’assurer une prospérité durable.

Les sanctions internationales, les difficultés structurelles et les choix économiques du régime ont contribué à dégrader les conditions de vie. Les ventes de pétrole, notamment à la Chine, se font dans un contexte où les restrictions financières et commerciales limitent les possibilités de transaction.  Les revenus de ces exportations ne se traduisent pas par une amélioration suffisante du quotidien de nombreux Iraniens. Alors que l’Iran possède 12% des réserves mondiales de pétrole, les pénuries de carburant se montent à près de 15% de ses besoins.

La monnaie nationale se déprécie. Selon les prédictions du Fonds monétaire internationale pour l’année 2026, l’inflation de 69% érode le pouvoir d’achat ; les perspectives d’emploi se détériorent et le PIB se contracte de 5,4%. Pour protéger leur épargne, de nombreux citoyens cherchent refuge dans les devises étrangères, l’or et d’autres actifs. Les petites entreprises sont fragilisées, tandis que les ménages doivent composer avec la hausse du coût de la vie et l’incertitude économique.

À ces difficultés s’ajoute le poids des Gardiens de la Révolution, dont l’influence dépasse largement le domaine militaire. Leur présence dans des secteurs économiques stratégiques leur confère un pouvoir considérable et brouille la frontière entre institutions publiques, intérêts commerciaux et appareils de sécurité.

Le régime a également investi massivement dans son programme balistique, dont une partie des infrastructures est protégée dans des installations souterraines. Ces dépenses illustrent ses priorités : assurer sa capacité militaire et sa survie stratégique, alors que les besoins civils restent considérables.

La crise environnementale constitue une autre source d’inquiétude. La surexploitation des ressources hydriques, la mauvaise gestion de l’eau et les sécheresses successives contribuent à aggraver les pénuries. À Téhéran, la situation est devenue si préoccupante que le président Massoud Pezeshkian a évoqué la nécessité de transférer la capitale et mis en garde contre l’éventualité d’une évacuation de la métropole si les réserves d’eau venaient à s’épuiser. Ces déclarations illustrent l’ampleur d’une crise qui menace désormais les conditions de vie dans l’un des principaux centres urbains du pays.

Enfin, le décalage entre la société iranienne et l’idéologie officielle est manifeste. Alors que des prédicateurs continuent de diffuser le discours du pouvoir, de nombreuses mosquées connaissent une fréquentation réduite. Dans les universités, les débats intellectuels, la poésie et la recherche témoignent d’une société bien plus diverse que l’image uniforme que le régime entend imposer. Les sciences et l’ingénierie conservent une place importante, mais la liberté de pensée demeure soumise à la censure et aux contraintes idéologiques.

Qui détient réellement le pouvoir ?

La diplomatie avec l’Iran s’est souvent heurtée à une difficulté majeure : identifier les interlocuteurs capables de prendre des engagements et de les faire respecter. Des responsables étrangers ont successivement espéré parvenir à des ententes avec des dirigeants tels qu’Ali Khamenei, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, Mir Hossein Moussavi, Mohammad Khatami ou Hassan Rohani. Mais les ouvertures diplomatiques n’ont pas toujours produit les résultats escomptés.

Le problème tient à la structure même du régime. Les présidents et les ministres ne disposent pas de la totalité du pouvoir décisionnel. Le guide suprême et les institutions placées sous son autorité exercent une influence déterminante sur les orientations stratégiques, militaires et idéologiques du pays. Les représentants du guide sont présents dans de nombreux ministères, organismes publics et structures militaires, ce qui permet de surveiller et d’encadrer les centres de décision.

Une formule résume cette difficulté : ceux qui négocient ne disposent pas toujours du pouvoir d’exécuter les accords, tandis que ceux qui détiennent les moyens de les appliquer peuvent se montrer réticents à tout compromis.

Dans le contexte du conflit actuel, les rapports de force entre les fidèles de l’ancien guide, le gouvernement et les Gardiens de la Révolution sont particulièrement importants. Les rivalités entre ces différents centres de pouvoir peuvent compliquer les négociations et rendre incertaine l’application d’éventuels engagements.

Une guerre contre l’Amérique, au détriment des Iraniens ?

La confrontation avec Washington semble répondre à une ambition qui dépasse largement le contentieux nucléaire : réduire l’influence américaine au Moyen-Orient et contraindre les États-Unis à revoir leur présence militaire dans la région.

Les attaques iraniennes contre les pays du Golfe, ainsi que les menaces visant d’autres États de la région, montrent que le conflit ne se limite pas à un face-à-face entre Téhéran, Washington et Israël. Les bases américaines figurent parmi les cibles privilégiées, mais les répercussions de cette stratégie dépassent les seuls objectifs militaires.

Le détroit d’Ormuz occupe une place centrale dans cette confrontation. Ce passage stratégique est essentiel au commerce mondial des hydrocarbures. Les tentatives iraniennes d’en entraver la circulation, ainsi que les mesures de blocus prises en représailles, menacent les approvisionnements énergétiques et le commerce international. Le contrôle de cette voie maritime est devenu un instrument de pression politique et économique.

Mais quel est le bénéfice de cette politique pour les citoyens iraniens ? Alors que le pays aurait besoin d’investissements, d’emplois, d’infrastructures et d’une meilleure gestion de ses ressources, les dépenses militaires et l’affrontement avec les puissances étrangères mobilisent des moyens considérables.

La diaspora iranienne, qui se compte en millions de personnes, suit de près l’évolution de la situation. Une partie importante de ses membres exprime une opposition profonde à la République islamique. Il serait toutefois imprudent de réduire les aspirations de cette diaspora ou celles de la population restée au pays à une seule position politique : les Iraniens forment une société diverse, unie néanmoins par des préoccupations pressantes concernant l’avenir du pays.

Après la guerre, quel avenir pour l’Iran ?

Le régime attribue une grande partie des difficultés économiques et sociales à la guerre et aux sanctions étrangères. Ces facteurs ont incontestablement aggravé la situation. Ils ne sauraient toutefois expliquer à eux seuls les difficultés accumulées depuis plusieurs décennies, ni dispenser le pouvoir de rendre compte de ses choix.

La poursuite du conflit, même à basse intensité, présente aussi un avantage politique pour les dirigeants : elle permet de mobiliser le discours de la résistance face au « Grand Satan » américain, de justifier les sacrifices imposés à la population et de maintenir la pression sur les opposants au nom de la sécurité nationale.

L’histoire offre à cet égard un précédent révélateur. Lorsque Saddam Hussein déclencha la guerre contre l’Iran en 1980, l’ayatollah Khomeini qualifia le conflit de « don divin ». Cette guerre, qui dura huit ans et coûta des centaines de milliers de vies, contribua également à consolider le régime révolutionnaire en plaçant la société sous le signe de la mobilisation permanente.

Une fois les armes réduites au silence, les dirigeants iraniens accepteront-ils de remettre en question leurs priorités ? L’arrêt des hostilités ne suffira pas, à lui seul, à transformer le système politique. Une véritable évolution supposerait de réorienter les ressources vers les besoins de la population, de réduire l’emprise des appareils militaires sur l’économie, de combattre la corruption et de reconnaître les libertés individuelles.

Elle exigerait surtout que le pouvoir cesse de confondre la survie de la République islamique avec l’intérêt supérieur de l’Iran.

Car le véritable bilan du régime ne se mesure ni au nombre de missiles d’avenir et à leur capacité de décider eux-mêmes du destin de leur pays.

La question décisive demeure donc entière : lorsque la guerre prendra fin, l’Iran se donnera-t-il enfin les moyens de servir son peuple plutôt que de sacrifier celui-ci à la perpétuation de son régime ?

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