Martine Cohen, Fin du franco-judaïsme ? Quelle place pour les Juifs dans une France multiculturelle ?

Martine Cohen, Fin du franco-judaïsme ? Quelle place pour les Juifs dans une France multiculturelle ?,

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, 250 p., 25 €

Olivier Rota
p. 180-182

Martine Cohen, Fin du franco-judaïsme ? Quelle place pour les Juifs dans une France multiculturelle ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, 250 p., 25 €

L’étude proposée par la sociologue Martine Cohen présente les aléas du « franco-judaïsme » depuis la Révolution française jusqu’à nos jours.

L’ouvrage s’ouvre sur la mise au point du franco-israélisme à la suite de la reconnaissance en 1791, pour les Juifs du territoire français, d’un statut de citoyen. Les Juifs ne sont plus une nation, mais les fidèles d’une religion. Le Consistoire, fondé en 1808, représente les intérêts religieux des Juifs français. Suit en 1860 la création de l’Alliance israélite universelle (AIU), qui promeut un accès à l’éducation pour les Juifs hors de France et prolonge ainsi l’œuvre de « régénération » des Juifs portée par le Consistoire. Les Juifs et leurs institutions s’identifient aux valeurs émancipatrices de la France. Toutefois, montre l’A., la conscience du pluralisme interne au judaïsme se développe dès la période de l’Affaire Dreyfus, ce qui conduit à l’émergence de plusieurs modèles de franco-judaïsme lors de la période de « Réveil juif » des années 1920. La période de la Seconde Guerre mondiale est décisive, avec la création en 1944 de deux nouvelles institutions qui traduisent des modes de représentation et d’action plus politiques de l’existence juive : le CRIF (Conseil représentatif des Juifs de France) et l’UEJF (Union des étudiants juifs de France, sioniste, qui se positionne contre la Guerre d’Algérie).

3Les Juifs s’identifient après-guerre à la France de la Résistance, à la France républicaine, à la France émancipatrice. La « communauté juive » qui se construit à partir de 1945 entend dépasser le cadre strictement confessionnel qui a prévalu depuis 1809. Le FSJU (Fonds social juif unifié), fondé en 1949, soutient la sécularisation de l’identité juive et la reconnaissance des dimensions religieuses, culturelles et sociales du judaïsme français. L’accueil des Juifs venus d’Afrique du Nord conduit à la collaboration entre approche confessionnelle du Consistoire (et la fondation de nouvelles synagogues) et approche culturelle du FSJU (et la mise en place de centres communautaires). Ces mêmes Juifs d’Afrique du Nord sont tout particulièrement visés par deux tendances contraires qui se développent dans la sphère religieuse juive en France. Si une tendance éclairée de l’orthodoxie souhaite « moderniser » le judaïsme de cette population fraîchement débarquée en métropole, une tendance ultra-orthodoxe travaille à la préserver des influences modernes et chercher à lui inculquer une normativité accrue. Les contacts pris en Afrique du Nord conduisent la population immigrée à privilégier le réseau de formation de l’une ou l’autre tendance.

4Le dynamisme (culturel, religieux) retrouvé de la communauté juive se traduit dans les années 1980 par un « judaïsme décomplexé », de nature identitaire, qui affiche sa solidarité avec Israël, cultive la mémoire de la Shoah, et promeut la diversité de ses cultures. Toutefois, l’élection de Joseph Sitruk à la tête du Consistoire en 1988 fait craindre un repli communautaire qui inquiète les tenants d’un judaïsme plus ouvert. Proche des milieux ultra-orthodoxes, Sitruk promeut pendant trois mandats de sept années chacun une ligne religieuse plus stricte, à rebours de la tradition de modération de l’institution.

5Les deux premières parties de l’ouvrage de M. C. constituent une synthèse tout à fait remarquable des études historiennes disponibles pour la période courant de la Révolution française à la fin du XXe siècle. L’ouvrage bascule ensuite dans une troisième partie qui pose la question de la fin du franco-judaïsme. Cette partie est tout à fait originale dans le sens où elle concerne une période encore peu étudiée car très récente. L’A. présente les décisions prises par J. Sitruk (dont certaines sont pour le moins étonnantes, puisqu’elles concourent à promouvoir un réseau orthodoxe hors du Consistoire) et analyse les enjeux sous-jacents à l’élection de G. Bernheim à la fonction de Grand rabbin de France en 2008. M. C. montre également de quelle manière a progressé la part d’élèves juifs inscrits dans des écoles sous contrat – à la fois sous l’effet d’une surenchère de l’éducation religieuse par le réseau ultra-orthodoxe, mais aussi du fait d’une méfiance face aux capacités de l’école publique à assurer un niveau d’enseignement. L’A. souligne enfin que les crises et les transformations de la société française ne permettent guère aux Juifs français – par ailleurs fortement divisés sur tous les sujets – de penser sereinement leur place en son sein.

6Est-ce à dire que le franco-judaïsme a vécu ? M. C. ne le croit pas ; une dernière partie de l’ouvrage s’emploie à saisir les recompositions à l’œuvre au sein de la communauté juive française. L’A. y met en évidence l’influence croissante de mouvements « modernistes » au sein du judaïsme français : massorti, libéral, mais aussi Modern Judaism (ce dernier courant promouvant de manière encore souterraine en France un judaïsme modéré comparable à celui que prônait autrefois le Consistoire). De même, l’A. souligne la multiplicité des initiatives culturelles juives « hors les murs », présentant à un public non juif la richesse du judaïsme. Au final, M. C. défend l’idée d’une « République des différences », susceptible d’accueillir les singularités aussi bien que de promouvoir les solidarités.

7L’ouvrage publié par M. C. repose sur un travail de collecte tout à fait remarquable. Si les deux premières parties, relevant de l’approche historienne, sont irréprochables, la dernière partie apparaît plus descriptive qu’analytique. Le mérite de cette dernière partie est de fournir au lecteur un large panorama des transformations en cours du judaïsme français. Le distance du chercheur s’efface parfois devant les convictions de l’A. et son souhait que se perpétue un judaïsme « du juste milieu » dans lequel M. C. se reconnaît assurément – ce qui est tout à son honneur.

Pour citer cet article

Référence papier

Olivier Rota, « Martine Cohen, Fin du franco-judaïsme ? Quelle place pour les Juifs dans une France multiculturelle ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, 250 p., 25 € »Mélanges de science religieuse, tome 80, n° 2 | 2023, 180-182.

Référence électronique

Olivier Rota, « Martine Cohen, Fin du franco-judaïsme ? Quelle place pour les Juifs dans une France multiculturelle ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, 250 p., 25 € »Mélanges de science religieuse [En ligne], tome 80, n° 2 | 2023, mis en ligne le 31 octobre 2024, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/msr/812 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16kdv

Auteur

Olivier Rota

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