D’un balcon de Casablanca aux sables d’Ashdod. Mon odyssée de l’Alya – Soly Anidjar
D’un balcon de Casablanca aux sables d’Ashdod. Mon odyssée de l’Alya – Soly Anidjar
Chaque année, des milliers de Juifs français font le choix de l’Alya. Un choix parfois dicté par l’angoisse face à la montée de l’antisémitisme, un choix souvent douloureux.
Pour les plus jeunes, c’est parfois une décision subie, imposée par des parents qui rêvent pour eux d’un avenir plus serein. Mais la réalité du quotidien est souvent bien loin des rêves.
L’Alya est un voyage complexe, une confrontation brutale avec le quotidien. Beaucoup finissent par repartir, usés par une intégration difficile.
Il faut dire que partir en Israël, c’est tout laisser derrière soi : une langue, un travail, son argent, sa famille.
C’est abandonner le pays qui nous a vus naître, la ville qui nous a vu naître, les copains d’école, les voisins, la synagogue, et ce repère rassurant du dimanche comme jour férié.
C’est aussi faire face à des casses-têtes insoupçonnés, où la cuisine s’ouvre sur le salon, en se demandant comment y caser un buffet ancien et des fauteuils. Dans ce tourbillon, certains se sentent rejetés, étouffés.
Personne n’a jamais promis l’Eldorado. En Israël, les salaires sont plus bas qu’en France, qu’au Canada, les économies fondent à vue d’œil et tout le monde le sait : poser le pied sur cette terre, c’est accepter de redémarrer de zéro, oui de Zéro.
On se heurte alors à la rudesse de l’Israélien. Il ne dit pas merci, il double dans les files d’attente, il manque parfois de politesse. Mais ce même Israélien vous cédera toujours sa place dans le bus. Il gardera sa porte ouverte. Il viendra frapper chez vous pour vous offrir le pain et les gâteaux encore chauds du four, simplement pour vous souhaiter Shabbat Shalom ou bonne fête, et si vous lui demandez une adresse dans la rue, il vous amènera jusqu’à l’adresse.
À ceux qui arrivent aujourd’hui et se plaignent des obstacles de la langue ou de la reconnaissance des diplômes, j’ai envie de raconter notre histoire.
Quand je suis arrivée en 1966 avec mon père, ma mère et mes deux petites sœurs, le « panier d’intégration » (Sal Klita) de 4 000 euros n’existait pas.
Les réductions d’impôts, la sécurité sociale gratuite la première année, les allocations familiales, les lycées français ? Rien de tout cela n’existait.
À Ashdod, presque personne ne parlait français. Pour me faire comprendre, j’ai dû apprendre,la langue des signes, et le darija, l’arabe marocain. Quant à nos billets de bateaux , pour faire la Alya, mon père les a remboursés à la Sokhnout pendant dix ans.
Au Maroc, nous avions une vie douce.
Un joli appartement à Casablanca, deux bonnes à notre service,une était notre bonne qui arrivait tous les jours, la deuxième, la sabana, venait le mercredi pour faire la lessive, et venait le jeudi pour repasser le linge qu’elle avait laver la veille, et nous avions aussi, des vacances en Espagne chaque été. En arrivant ici, nous avons découvert un minuscule appartement de 48 mètres carrés — la taille de notre ancien balcon.
Comme nous sommes arrivés la nuit, nous voulions juste dormir, toute la nuit, les chacals ont hurlé sous la fenêtre nous étions au troisième étage, et le jour se lève à quatre heures du matin en israel, mais la plus grande surprise c’est que le cimetière se trouvait juste en face de notre bloc, ( on nous a dit que les immeubles en Israël s’appellent bloc), la fenêtre de la cuisine donnait sur la Meara, quel naufrage.
Le voisin du rez de chaussée, Shimon avait une chèvre qu’il avait reçu de sa famille du mochav, on l’appelait monsieur Seguin.
L’Agence Juive nous avait fourni quatre sommiers en fer, quatre matelas en crin, quatre couvertures grises de l’armée, quatre tabourets, une table d’un mètre sur un mètre et un fourneau à pétrole. Nous étions cinq, mais ils ont dû se dire que nous dormirions à tour de rôle ! Nos caisses de déménagement sont restées bloquées des mois à Haïfa. De toute façon, nous n’étions pas pressés : sans électricité, ni le réfrigérateur, ni la machine à laver, ni la télévision ne pouvaient fonctionner. Et payer un camion pour les acheminer jusqu’à Ashdod, qui coûtait les yeux de la tête.
Pendant six mois, nous avons vécu sans électricité et sans route goudronnée. Des montagnes de sable entouraient les onzes, seules maisons qui composaient alors le quartier Gimel où j’habitais, à Ashdod-Yam, j’habitais en plein chantier de construction.
Il n’y avait aucun magasin, aucune épicerie. Une fois par jour, une charrette passait pour distribuer le pain, une autre apportait des blocs de glace que nous mettions dans une bassine, ( bagno) laquelle nous servaient tour à tour de glacière, de baignoire et de cuvette pour laver le linge.
Le laitier et le marchand de pétrole passaient eux aussi, au rythme d’une charrette tirée par un âne.
Mon père avait 40 ans. À Casablanca, il était directeur des installations d’eau de la SMD. À Ashdod, ses premiers mois ont consisté à arroser pendant quatre heures par jour les arbres du KKL. C’était l’époque de l’immigration de masse des Juifs d’Afrique du Nord et d’Europe. À 42 ans, papa, a fait un service militaire de quelques mois et a pu entrer dans la police.
Septembre 1966, ma sœur, Anita et moi, sommes allées étudier dans un internat, c’était tres dur, c’était la première fois de notre vie, qu’on quittait papa et maman.
En 1967, un an après notre arrivée, la guerre des Six Jours a éclaté. Nous venions à peine d’avoir l’électricité que le ciel nous tombait sur la tête. C’était la guerre, une expérience terrifiante pour laquelle nous n’avions aucun repère.
Dans les années 50 et jusqu’aux années 70, la condition des Sépharades en Israël fut d’une immense dureté. Pendant des décennies, nous avons été relégués au rang de « Maroco Sakine » (le Marocain au couteau). L’establishment politique ashkénaze mettra des décennies à reconnaître publiquement les erreurs tragiques commises dans l’accueil et l’intégration des Juifs originaires des pays arabes. En 1971, j’ai vécu de près le mouvement des Black Panthers israéliens dans le quartier de Musrara à Jérusalem. Saadia Marciano était le porte-parole de tous les marocains. Nous réclamions la justice, car pour le gouvernement de l’époque, l’amélioration de nos conditions de vie n’était pas une priorité. Pour eux, nous n’existions pas.
Pourtant, les Sépharades des villes du Sud, relégués dans ce qui n’était alors qu’un vrai désert — à Dimona, Ashkelon, Beer-Sheva, Ashdod, Yrouham, Netivot, Kiryat-Gat ou Kiryat Malakhi — ont prouvé leur valeur. Au fil des années, ils ont démontré une résilience incroyable et ont grandement contribué au développement social et économique d’Israël.
Grâce a D.ieu tout-puissant, 90 % des maires des villes en Israël sont d’origine marocaine.
Le général Azencot, est d’origine marocaine, David Lévy, qui était vice- premier ministre était né à Rabat.
Il y a de très grands professeurs dans les hôpitaux nés au Maroc.
Je me souviens de notre professeur d’oulpan. Il nous racontait que son père était arrivé en terre d’Israël en 1921 pour assécher les marécages de la vallée de Jezréel, près d’Afoula. Quand je me promène aujourd’hui dans ces paysages magnifiques et majestueux, je me dis qu’il est incroyable de voir ce que nous avons réalisé ces cent dernières années. Mes cousins et mes oncles ont vécu sous des tentes, puis dans des caravanes. Si Israël est ce qu’il est aujourd’hui, c’est parce que nos parents et nous-mêmes y avons mis notre sueur et nos larmes.
Quitter la France ou le Maroc ne doit pas être une fuite le lendemain d’un attentat sanglant. L’Alya est une leçon de vie et un héritage. Perdre espoir, ce serait trahir le rêve caressé par nos aïeux pendant des millénaires.
Ce fameux « L’an prochain à Jérusalem », que l’on répète les deux soirs de Pessah, ce n’est pas un slogan publicitaire israélien : c’est ancré dans le livre de la sortie d’Égypte, écrit dans la Haggadah.
Alors, si on vous demande aujourd’hui de passer des examens pour faire reconnaître vos compétences de médecin, d’infirmier ou d’ingénieur, acceptez-le. C’est la règle normale partout dans le monde. Et si le bureau de placement vous propose d’apprendre un nouveau métier en plus du vôtre, tentez votre chance ! Tout est gratuit, et l’État vous verse même une allocation d’intégration (Avtakhat Akhnassa) pendant vos mois d’apprentissage.
Israël reste une aventure humaine unique, inouïe, un laboratoire bouillonnant où des communautés venues des quatre coins du monde apprennent chaque jour à cohabiter. Bonne Alya à tous, et n’oubliez jamais l’histoire de ceux qui ont ouvert la voie.
Soly Anidjar
