Des cimetières sans morts. Le destin des cimetières juifs au Maroc

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Des cimetières sans morts. Le destin des cimetières juifs au Maroc
Jessie Stoolman-Bakhat

Dès les années 1980, des militants marocains issus de la gauche anticoloniale et indépendantiste ont commencé à œuvrer à la restauration de sites historiques, dont des cimetières juifs. À leurs yeux, la préservation d’un patrimoine pluriel participait pleinement au processus de construction nationale engagé par le Maroc après l’indépendance. Les cimetières juifs constituaient un élément essentiel du paysage national, préservés grâce à des pratiques interconfessionnelles séculaires – les musulmans en assurant souvent le rôle de gardiens et en participant régulièrement aux pèlerinages sur les tombeaux de saints. Pour Shim‘ūn Levy, militant judéo-marocain anticolonial et leader de ce mouvement, la préservation du patrimoine juif au Maroc constituait une forme de résistance à l’effacement du patrimoine judéo-marocain, qui avait accompagné le déracinement précipité des Juifs marocains de leur terre natale dans les années 1960 et 1970.

Plus récemment, ces mêmes cimetières, restaurés en partie grâce à la mobilisation anticoloniale marocaine, ont été mobilisés pour légitimer des coopérations diplomatiques, économiques et militaires entre le Maroc et l’État d’Israël. Si les cimetières juifs du Maroc ont souvent été présentés comme des symboles du lien indéfectible unissant les Juifs marocains à leur terre natale, les dépouilles qui y reposent font néanmoins l’objet d’exhumations en vue d’une réinhumation en Palestine historique, et ce depuis de nombreuses années. Des obstacles administratifs, notamment des contraintes juridiques et l’absence de vols directs entre le Maroc et l’État d’Israël, ont longtemps, et jusqu’à récemment, freiné ce processus. Au cours de la dernière décennie, ce qui constituait un processus lent et largement clandestin d’exhumation de dépouilles juives hors du Maroc est devenu bien plus fréquent, publiquement assumé, voire célébré.

Dans cet article, je mets en regard les cas de Juifs marocains qui choisissent d’être inhumés au Maroc et ceux de Juifs marocains qui, enterrés au Maroc parfois depuis des siècles, ont été exhumés et réinhumés en Palestine historique. À partir d’entretiens avec des gardiens du patrimoine juif marocain, d’observations participantes sur des lieux de mémoire et d’une analyse de sources documentaires, littéraires et médiatiques internationales relatives aux sépultures juives marocaines, je soutiens qu’il existe une profonde incompatibilité entre la manière dont l’appartenance marocaine (juive et musulmane) a été préservée de génération en génération au Maroc, et le rapport de colonisation de peuplement en Palestine qu’impose le sionisme. Plus précisément, l’exhumation de dépouilles juives du Maroc pour réinhumation en Palestine occupée/Israël rompt avec des pratiques interconfessionnelles historiques et valorisées, par lesquelles la sépulture a longtemps constitué un vecteur d’appartenance au Maroc. Ce que Meriam Belli nomme l’« ordre ethno-nécrocratique » israélien, qui renforce « la suprématie des corps juifs et de leurs vies posthumes sur les non-juifs » (Belli, 2022, 624) par l’appropriation de terres et la profanation de cimetières en Palestine, s’étend à d’autres espaces, notamment au Maroc. En d’autres termes, exhumer des Juifs défunts de terres natales comme le Maroc pour les réinhumer en Palestine occupée contribue à l’instauration par l’État d’Israël d’un ordre ethno-nécrocratique suprémaciste en Palestine, tout en accentuant le déracinement des Juifs de leurs terres historiques.

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