Le Maroc face à ses Mémoires juive et berbère

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Le Maroc face à ses Mémoires juive et berbère

Le cinéaste et historien Marocain Musulman Kamal Hachkar, 34 ans, vient de réaliser un film très poignant dédié aux Juifs Berbères de Tinghir, un village situé dans l’Atlas marocain, qui ont émigré clandestinement en Israël en 1963 -Tinghir, les Échos du Mellah.

Kamal Hachkar est parti sur les traces de ces Juifs Berbères en Israël, où il a rencontré et longuement interviewé plusieurs membres de cette Communauté, qui parlent toujours la langue berbère. Des retrouvailles fort émouvantes.

Pour mener à terme son Projet de film, Kamal Hachkar a effectué neuf voyages en Israël. Il a été tellement fasciné par la société israélienne qu’il a même suivi, pendant trois mois, des cours d’hébreu intensifs à l’Oulpan de l’Université de Haïfa.

“En Israël, je me sens chez moi parce que ce pays est un mixage très réussi de l’Occident et de l’Orient. Or, moi, je suis un Oriental et aussi un Occidental. J’aime beaucoup à la fois la culture sépharade et la culture ashkénaze. Cette symbiose culturelle est très enrichissante. J’ai rencontré en Israël des gens passionnants issus de différents milieux culturels et ethniques”, nous a confié en entrevue ce fervent adepte de l’Interculturalisme, qui est professeur d’Histoire dans un Lycée d’une Banlieue de Paris.

Kamal Hachkar a présenté son film Tinghir, les Échos du Mellah dans le cadre du dernier Festival du Cinéma israélien de Montréal. Cet événement cinématographique a été organisé par la Communauté sépharade unifiée du Québec.

Nous l’avons rencontré lors de son premier séjour à Montréal, où il a été l’invité de l’Association judéo-musulmane marocaine Mémoires & Dialogue.

Canadian Jewish News: Comment est né le Projet de retracer dans un film l’Histoire des Juifs Berbères de Tinghir?

Kamal Hachkar: Ce sont les récits de mes grands-parents qui m’ont fait découvrir que d’autres Berbères étaient Juifs. Dans de nombreux villages berbères de l’Atlas marocain, Juifs et Musulmans ont vécu ensemble pendant de nombreux siècles. Je suis parti à la rencontre de cette Mémoire enfouie auprès de la génération de Berbères Musulmans de Tinghir qui a connu cette présence juive. Mais très vite, cette quête m’a mené en Israël, où j’ai retrouvé quelques-unes des familles juives originaires de Tinghir qui ont fait leur Aliya au début des années 60. Je me suis rapidement aperçu que les Berbères, Juifs et Musulmans, que j’ai rencontrés durant le tournage de mon film partageaient le même désir de retrouver leur Mémoire commune. Dans Tinghir, les Échos du Mellah, les narrations de ces témoins privilégiés d’un monde révolu font résonner avec force les chants, les voix et les histoires de cette double Identité partagée entre Juifs et Musulmans. Ce film est un plaidoyer pour l’espoir, c’est-à-dire pour le renouement d’un dialogue judéo-musulman, capital à une époque où les intégristes fondamentalistes font des ravages très meurtriers au Moyen-Orient.

C.J.N.: Vous déplorez que ce Chapitre de l’Histoire des Juifs du Maroc soit méconnu par la nouvelle génération de Marocains.

Kamal Hachkar: À mes yeux, l’occultation scandaleuse de la dimension hébraïque dans l’Histoire et l’Iden­tité du Maroc est une réalité hideuse dont l’élite politique marocaine est bien consciente. Au Maroc, les Programmes scolaires font l’impasse totale sur les dimensions juive et berbère de l’Identité nationale marocaine. Pourtant, la Constitution marocaine vient de reconnaître officiellement les Héri­tages juif, berbère et andalou. Il y a aujourd’hui une grande ambivalence dans la classe politique marocaine. Celle-ci pratique tous azimuts la langue de bois. Elle ne cesse de claironner que le Maroc est un pays tolérant où les Droits des minorités religieuses et culturelles sont fortement respectés. Cependant, ces mêmes élites ne font absolument rien pour réformer les Programmes scolaires. Les manuels scolaires avec lesquels on enseigne aux jeunes Marocains l’Histoire de leur pays ne consacrent pas une seule ligne à l’apport notoire des Juifs et des Berbères à la civilisation et à la culture marocaines. C’est pathétique!

C.J.N.: À une époque où le Maroc s’est fortement islamisé -un Parti islamiste gouverne aujourd’hui le pays-, votre souhait de voir réformer en profondeur les manuels d’Histoire scolaires marocains ne risque-t-il pas de demeurer lettre morte?

Kamal Hachkar: Pour amorcer une réforme des Programmes scolaires, il faut avoir une volonté politique qui malheureusement fait cruellement défaut dans les cénacles politiques marocains. Je l’ai rappelé dernièrement au Mini­stre de la Culture et au Ministre de l’Éducation du Maroc au cours d’une table ronde qui a eu lieu dans le cadre du Festival culturel et de Musiques judéo-arabo-andalouses d’Essaouira. Il est regrettable qu’au Maroc les élites politiques pensent à la place du peuple. Ces politiciens très opportunistes partent du postulat que le peuple marocain est antisémite et farouchement anti-israélien. C’est le schème de pensée qui prédomine aujourd’hui dans l’arène politique marocaine. Les élites politiques marocaines, notamment les membres du Parti islamiste Justice et Développement (P.J.D.), aujourd’hui au pouvoir, et des Partis nationalistes, instrumentalisent la question palestinienne à des fins politiques et idéologiques. En ce qui a trait au sempiternel con­flit israélo-palestinien, la majorité des Palestiniens sont beaucoup plus modérés que ces politiciens Marocains radicaux, pseudo-défenseurs de la noble et très légitime cause palestinienne. Je peux vous assurer que le peuple marocain n’est pas antisémite ni férocément anti-Israélien.

C.J.N. : Donc, selon vous, ce sont les élites politiques qui exa­cerbent l’hostilité à l’endroit d’Israël dans la société marocaine.

Kamal Hachkar: Absolument. Le peuple marocain n’est pas hostile à Israël. Je l’ai personnellement constaté lorsque j’ai fait mes repérages à Tinghir lors de la préparation de mon film. La Guerre de Gaza faisait alors rage. Je n’ai pas ressenti de la part des habitants de Tinghir que j’ai rencontrés une once de haine à l’endroit des Juifs ni d’Israël. Quand on fait appel à l’intelligence des gens et on s’abstient de marteler des rhétoriques démagogiques, la réaction du peuple est modérée, lucide et empreinte de sagesse. Aujourd’hui, la majorité des jeunes Marocains de confession musulmane n’ont jamais côtoyé des Juifs, contrairement à leurs parents ou leurs grands-parents. Ils ignorent tout de l’apport très important des Juifs à la culture et à la civilisation du Maroc parce que l’École ne leur enseigne rien à ce sujet.

L’École publique marocaine n’évoque les Juifs que lorsqu’il y a une guerre entre Israël et les Palestiniens. Il y a une très belle séquence dans mon film où un jeune de Tinghir me confie qu’il n’a jamais rien appris à l’École sur les Juifs mais que, par contre, son grand-père lui a raconté que pendant une Fête juive appelée Pessah, les Juifs de Tinghir fabriquaient un “pain spécial” qui ressemblait à une galette. Ce jeune connaissait aussi par coeur la chanson Sfar Todra, popularisée par le chanteur Israélien Shlomo Bar, qui est natif du Maroc. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes Marocains s’intéressent à l’Histoire et aux coutumes culturelles et religieuses des Juifs du Maroc. Dans les Universités marocaines, les Thèses de Maîtrise et de Doctorat sur les Juifs marocains sont très nombreuses.

C.J.N.: La forte islamisation que la société marocaine a connue ces dernières années a-t-elle ravivé l’antisémitisme dans le Royaume chérifien?

Kamal Hachkar: Au Maroc, l’antisémi-tisme ordinaire, celui de “wahed lihoudi hachak” -“Un Juif sauf votre respect”-, hérité de stéréotypes populaires musulmans éculés, que l’on entend parfois dans la rue, a cédé sa place à un antisémitisme doctrinal, forgé par l’idéologie pan­arabe, aujourd’hui défunte. Les politiciens islamistes et nationalistes Marocains instrumentalisent cy­nique­ment cet antisémi­tisme doctrinal à des fins d’appropriation du pouvoir. Cet antisémitisme abject associe sciemment “Judaïsme” et “Sionisme” et stigmatise toutes les identités minoritaires ethniques et religieuses non-musulmanes. Les élus politiques Marocains sont les principaux responsables de la résurgence de ce nouvel anti­sémi­tisme. Totalement déconnectés des réalités sociales et politiques du Maroc du XXIe siècle, ces politiciens obtus vivent encore dans la période d’idéalisation révolue du Pan­ara­bisme et du Nassérisme, deux idéo­lo­gies, qui sont toujours le principal credo du Parti nationaliste Istiqlal, qui ont fait le plus grand mal au Maroc. La politique d’arabisation a été une catastrophe pour le Maroc. C’est pourquoi, aujourd’hui, l’Éducation nationale marocaine est complètement en faillite.

C.J.N.: Comment les journalistes et les intellectuels Marocains ont-ils réagi ­lorsque vous leur avez présenté votre Projet de film sur les Juifs de Tinghir?

Kamal Hachkar: La simple évocation en public du nom d’Israël pro­voque un profond malaise chez une grande partie des élites politiques et intellectuelles marocaines, effrayées d’être taxées de connivence avec l’“ennemi sioniste”. Quand j’ai présenté dernièrement les grandes lignes de mon film dans une émission d’une Chaîne très populaire de Télévision marocaine, 2M, l’animateur avait du mal à prononcer le mot “Israël”, comme si celui-ci était une insulte. Je ne suis pas un sympathisant inconditionnel, ni naïf, d’Israël. Je suis un défenseur invétéré des Droits inaliénables du peuple palestinien et un farouche opposant à la politique de colonisation de la Cisjordanie menée tambour battant par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Nethanyahou. Je suis aussi pour le partage de Jérusalem. J’ai beaucoup d’amis Israéliens et Palestiniens. Je crois résolument qu’on est d’autant plus fort et plus légitime quand on dit très clairement que l’État d’Israël est un État dont la légitimité puise son essence dans une Résolution, ayant force de Droit, adoptée en 1947 par les pays membres de l’O.N.U.

Je rappelle sans cesse à mes amis Pa- lestiniens et Arabes que le Sio­nisme n’est pas une insulte mais une idée politique. Aujourd’hui, la question d’être Sioniste ou anti-Sioniste est dépassée parce qu’Israël vit désormais à l’ère du post-Sionisme. Aux Palestiniens et aux Arabes qui cana­lisent toute leur frustration sur Israël et l’Amérique, je leur dis sans ambages: “Pourquoi vous excitez-vous quand Israël attaque Gaza -moi aussi je suis contre les Guerres à Gaza- alors que vous ne vous excitez jamais quand des dictateurs sanguinaires, qui se réclament de la culture musulmane, massacrent impunément nos frères et soeurs? Pourquoi ne dénoncez-vous pas vigoureusement la politique génocidaire du Président syrien, Bashar el-Assad, qui est en train de trucider son peuple? Je ne vois dans le monde arabo-musulman aucune manifestation contre ce satrape meurtrier”. Je milite aussi pour la normalisation des relations politiques entre Israël et le Maroc. Je veux qu’il y ait une Ambassade d’Israël au Maroc -il y en avait déjà une avant l’éclatement de la seconde Intifada palestinienne en 2000- et vice-versa. Je suis conscient qu’en défendant ces positions ico­no­clastes je vais me faire beaucoup d’ennemis au Maroc.

 

In an interview, Moroccan filmaker Kamal Hachkar talks about his recent film on the history of the Berber Jews from Tinghir, Morocco, who have immigrated to Israel.

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