Oeil ravageur – Vanessa De Loya Stauber

Oeil ravageur

Après son premier film rafraîchissant  « Karaoké » ,  le réalisateur Moshe Rosenthal signe son second film «  Dis moi tout » , « Hatsmaout » en hébreu qui signifie indépendance .

Sans nostalgie, il nous propulse dans les années 1987 où le sida pointait son alarme et son lot de frayeurs .
Un enfant de 12 ans se prépare à accueillir dans la joie sa Bar Mitzva. Il partage avec son père des plaisirs de piscine. Lors d’une brève absence de ce dernier, l’enfant spontanément le cherche dans les douches communes.  Stupeur renversante : il entend des ébats intimes sans représentation, juste un fragment de tête qui confirme la présence du père.

Pétrifié, il se documente, consulte avec effroi des journaux qui relatent l’irruption du sida. Avec son peu de maturité il conclut que son père va mourir et que toute la famille est contaminée !
Emphase ravageuse qui le conduit à divulguer le secret à ses deux sœurs, lesquelles avertissent la mère.

Tourbillon explosif, le père est répudié et la famille vole en éclats.

L’identification à l’autre homme, véhiculée par un rôle modèle se voit morcellée par cette révélation de l’identité bisexelle impensable pour un jeune enfant, étranger aux plis humains, parfois complexes.
Cet adolescent chétif deviendra un adulte hanté. Avoir été témoin d’une scène invisible mais audible participera à son homophobie.

Le réalisateur soutient l’aspect autobiographique pour avoir vécu empiriquement les émotions et les frasques auprès de son propre père (General à l’armée) lors de son coming out. Ses propres sœurs, avec qui il partageait la même chambre, ont aussi eu une impacte dans son édifice.

Les deux actrices Mor Dimri et Neta Orbach nous offrent une scène intense dans la voiture après avoir démasqué les errances du père dans un parc de rencontres clandestines. Elles pleurent en silence, conscientes de la fissure opérée dans leur famille.

La mère incarnée par l’actrice Keren Tzur dégage une sensualité  incontrôlée. Peu touchée par son époux, elle réclame a son fils  des massages incessants !

Un comportement limite incestueux, non mesuré mais subversif pour autant. L’enfant est tenu de remplir la place du substitut masculin dans la maison une fois le père évacué.

Plus tard dans les années 1996, Boaz adulte tente de retrouver son père.

Phase lourde de restitution, jalonnée d’écueils mais qui débouche sur un dévoilement émancipateur pour eux deux. Rien ne vaut l’échange pour résorber un malentendu évacué durant 9 ans.

Je retiens trois scènes émouvantes celle où l’adulte Boaz recherche son père dans le parc clandestin des homosexuels et se fait aborder par un homme âgé qui lui propose 200 shekels. Il lui réplique être là en quête d’une personne. L’homme insiste et lui suggère une étreinte d’anniversaire. Boaz finit par acquiescer juste pour 50 shekels sans les encaisser. Preuve de sa non prostitution ! L’étreinte infinie est bouleversante tant elle répond à un vide affectif et un besoin de tendresse de père à fils. L’homme âgé conscient et ému à outrance démontre son absence de pédophilie. Point de glissement juste un rapprochement organique .

La deuxième scène se déroule au matin après avoir été recueilli chez son père. Il est prêt à répondre à ses questions avides sur la longue période de séparation. Boaz s’excuse de lui avoir ruiné sa vie suite à sa dénonciation. Le père généreusement,  évacue toute trace de culpabilité pressenti chez son fils. Il le remercie de l’avoir soulagé et permis de vivre hors porte-à-faux !

La troisième scène se tient aprés les retrouvailles avec son père, il réussit à dormir chez lui. Au matin il s’ ́asperge du parfum paternel. Lien restitué !

Une fois revenu chez la mère, elle reconnut l’odeur familière associée à son époux  et bouleversée sniffla  son fils sans modération ….Elle saisit d’où il revenait.

Ce film poignant rappelle la ferveur du film ‘ Le droit du plus fort ’ de Fassbinder et  des ‘Nuits fauves’ de Cyril Collard.

A voir pour son approche sociologique, emplie de fine psychologie. L’accent mis sur le socle édifiant entre père et fils reste l’enjeu hautement atteint.

Assi Cohen joue subtilement à contre-courant le rôle du père.

Espérons que le jeune acteur Yair Mazor, performant,  saura évoluer sans trauma de ce tournage éprouvant.  (Mort à Venice et Dernier tango à Paris ont laissé sombrer deux acteurs innocents).
Le cinéma Israélien par sa profondeur marque une agitation fertile qui continue en nous….

Vanessa De Loya Stauber, psychanalyste.

 

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