Le Dernier Voyage, par Victor Ihiya Assouline
Le Dernier Voyage, par Victor Ihiya Assouline
C’était il y a bien longtemps, lorsque j’habitais en Europe. Je prenais le train pour Madrid afin de me recueillir sur la tombe de mon grand frère, Félix Habib Assouline ז״ל. Je le faisais souvent. C’était toujours le même rituel : j’arrivais tard dans la nuit, je louais une chambre en demi-pension, pas trop loin du cimetière civil.
Le matin, café con leche et une quinzaine de churros obligent, je me dirigeais vers le cimetière civil.
Août 1965.
La famille Assouline est un peu partout, éparpillée en vue de l’immigration. Mon père est à Paris pour la brit mila de son petit-fils. Ma mère et deux de mes sœurs sont déjà à New York. Mon frère Edmond ז״ל est à Casablanca, chez ma tante. Moi, je suis au kibboutz, en Israël.
Mon frère Félix ז״ל est sur la route entre Jerez de la Frontera et Cadix, en Espagne en plein mois de Av. Il n’aurait pas dû faire ce voyage. Un des passagers a annulé. Félix l’a remplacé et en a profité pour assister à la brit mila. C’était à son tour de conduire.
Il rate le virage.
L’accident est vite arrivé. Il a reçu le volant dans la poitrine. Les jeunes hommes dans la voiture avec lui ont été éjectés sans aucune blessure.
Il était jeune et beau. Trop jeune pour mourir.
À l’époque, les ceintures de sécurité n’existaient pas. Cela l’aurait sûrement sauvé.
Il m’avait écrit une longue lettre, sept pages, quelques semaines avant sa mort. Aujourd’hui, je ne peux plus la lire. Elle me fait trop mal. Il avait une très belle écriture, sans une seule faute d’orthographe. Il était studieux, sérieux, tout le contraire de moi. Il s’inquiétait pour moi, d’ailleurs. C’est vrai que j’étais déjà un peu loufoque et irresponsable. J’avais seize ans.
Il m’aimait beaucoup et voulait me protéger. Mais cette histoire sera pour une autre fois.
Le tournant du destin, c’est qu’il ne devait pas voyager. Mais un passager annule, et Félix prend sa place.
Toute la famille est maintenant rassemblée. Je quitte mon kibboutz pour Paris.
Dans la panique générale et l’incompétence des autorités espagnoles, il est décidé d’enterrer mon frère au cimetière civil de Madrid, dans un coin réservé aux anciens révolutionnaires, aux communistes, aux Juifs et aux autres non-croyants.
Arrivé au cimetière, je me recueillais une bonne partie de la matinée. Puis je déjeunais dans plusieurs bars à tapas, le tout arrosé de trop de vin. Jamais je ne manquais la corrida de Las Ventas, le dimanche à cinq heures. Pourquoi cette fascination ?
Je terminais mon séjour par une dernière visite au cimetière, puis je prenais le train de nuit pour Paris.
Au fil des années, mes visites et celles de ma famille se firent plus rares, surtout que nous habitions Los Angeles. Seule notre sœur, restée en France, veillait en quelque sorte sur la tombe.
Aujourd’hui, je suis là pour une autre raison : exhumer la dépouille de mon frère et la transporter en Israël pour son dernier repos.
Mon jeune frère Edmond, mourant de la maladie de Charcot, la plus impitoyable des maladies, a émis le souhait d’exhumer Félix et de l’emmener en terre d’Israël. Il voulait que je m’en occupe.
Avec l’aide d’une cousine éloignée, j’ai pris contact avec la communauté juive de Madrid. Les locaux étaient situés dans une impasse et la sécurité était stricte, même à cette époque. Ils servaient de centre communautaire et de synagogue.
Je n’avais jamais vu une aussi belle synagogue. Grande, moderne, avec des vitraux et des œuvres d’art partout. Un véritable musée.
En quelques mois, les responsables avaient obtenu les papiers nécessaires. Monsieur Moses m’attendait au siège. Il avait tout organisé : le corbillard était là, ainsi que deux jeunes hommes juifs qui allaient nous accompagner.
Arrivés au cimetière, une équipe était déjà sur place. J’étais fébrile. Tout était prêt.
La tombe était belle. Il était temps de soulever la dalle. À ce moment-là, les jeunes hommes se sont rapprochés de moi en signe de soutien. Les ouvriers ont commencé à transférer le corps. C’était presque irréel.
Je n’aurais jamais dû voir ce transfert. Il me hante encore aujourd’hui.
La Kabbale dit que la résurrection se fait par l’os de la nuque. C’est la première chose que j’ai vérifiée. Il était bien là.
Le cercueil était noble. Nous l’avons placé dans le corbillard en direction de l’aéroport. Je prenais le même avion que mon frère. Il quittait sa terre d’exil pour son dernier voyage.
Arrivés en Israël, il a reçu les funérailles qu’il n’avait jamais eues. Toute la famille était là, sauf Edmond, mourant à Los Angeles. Des anciens voisins, des cousins, ceux qui avaient connu Félix.
J’ai récité le Kaddish.
Et nous l’avons enterré dans sa dernière demeure. Pour son dernier voyage.
J’ai appelé mon petit frère Edmond.
Mission accomplie.
Il s’est éteint quelques mois plus tard.
Le miracle continue, et mon ange gardien m’ouvre le chemin.
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Victor, ton texte est profondément émouvant et sincère. On sent qu’il ne s’agit non seulement d’un récit, mais d’un témoignage sacré.
La force de ton texte, l’authenticité est d’une grande qualité et très sincère. On ressent ta douleur, ton amour fraternel, ta culpabilité peut-être, et surtout ta fidélité. Ton texte est vivant & cela lui donne une puissance réelle. Le titre « Le Dernier Voyage » prend tout son sens.
Cette phrase est très forte : il quittait sa terre d’exil pour son dernier voyage. Certains passages ont un impact émotionnel puissant : le destin (le passager qui annule) – la culpabilité du survivant – l’exil (Espagne, France, New York, Israël, Los Angeles) – la mémoire – le devoir fraternel – la transmission juive (brit mila, Kaddish, résurrection selon la Kabbale).
Ton texte, Victor, touche aussi à quelque chose de très universel, réparer ce qui n’a pas été fait ; et la fin est très forte symboliquement, les phrases : Mission accomplie, est extrêmement puissante – Il s’est éteint quelques mois plus tard. Cela donne à ton récit une dimension presque mystique, comme si ton frère Edmond attendait cette mission pour partir. Et la dernière phrase : Le miracle continue et mon ange gardien m’ouvre le chemin ouvre sur la lumière, pas sur la mort… quelle beauté.
Ton texte n’est pas seulement un souvenir. C’est un acte d’amour. L’histoire est forte, vraie, digne d’être transmise. Avec une réécriture soignée, elle pourrait devenir un très beau récit autobiographique, peut-être même un chapitre de mémoires.
Martine