« Les Protocoles des Sages de Sion » : aux origines du faux qui a justifié la Shoah et l’antisémitisme moderne
« Les Protocoles des Sages de Sion » : aux origines du faux qui a justifié la Shoah et l’antisémitisme moderne
Conspirer pour s’approprier les richesses du monde, détruire les fondements de notre civilisation, la preuve du complot juif pour assurer leur domination mondiale aurait été exhumée. Elle se nomme les « Protocoles des Sages de Sion ». Dans cet épisode, Peeters et Jacobs retracent l’histoire de ce texte qui, s’il est reconnu comme un faux depuis près d’un siècle, a nourri la haine des Juifs, de la Russie impériale à l’Allemagne nazie, et jusqu’au reste du monde.
Par Julien Beauvois
Le Bureau des Complots
C’est l’année 1900, à Paris. Pierre Ratchkovski y dirige l’Okhrana, la police politique du Tsar de Russie. Officiellement, ses agents surveillent les exilés russes, infiltrent les milieux révolutionnaires et tentent d’enrayer l’agitation ouvrière. Ratchkovski est aussi pragmatique que paranoïaque, obsédé par la stabilité de l’Empire, méfiant tant du socialisme que du libéralisme, des francs-maçons, et surtout des Juifs.
Il cherche à attiser la haine encore plus loin que les pogroms réguliers et organisés par le régime contre cette minorité en Russie, que Rachkovski accuse de manipuler le monde. Il lui faut une preuve de la réalité de sa théorie complotiste et antisémite… Il va falloir la fabriquer. Le haut fonctionnaire s’arroge les services d’un auteur tout aussi convaincu de la menace juive. Pour construire un texte qui sonne vrai, il choisit de falsifier un prétendu compte rendu d’une réunion secrète. L’événement en question, le premier congrès sioniste de Bâle de 1897, a bien existé, et a réuni penseurs, militants et politiques. Dans le faux document, la conférence devient assemblée clandestine, et les conférenciers des « Sages de Sion« , exposant leur plan de conquête du monde.
Manipulation des marchés financiers, infiltration des gouvernements, destruction des monarchies, corruption des nations chrétiennes… Tout y est. La figure du Juif, dans la vision des Protocoles, est celui de l’étranger perpétuel, l’infiltré, l’apatride qui, pour survivre, doit contrôler les autres. Un cliché qui remonte au Moyen-Âge. Les Protocoles des Sages de Sion ne font que moderniser cette vieille peur, en la reformulant dans un langage plus politique.
La rumeur antisémite des Sages de Sion se répand partout dans le monde
Ratchkovski fait parvenir ce texte clandestinement en Russie, et la rumeur se répand dans la haute société impériale. D’abord publiés dans la presse russe d’extrême droite, les Protocoles sont édités dans leur intégralité en 1905, en annexe d’un livre d’un mystique nationaliste, Serge Nilus. Il fait du prétendu complot juif une guerre cosmique, où Juifs et bolcheviques s’amalgament pour abattre la Russie orthodoxe et ses valeurs morales. La thèse se propage désormais auprès des nationalistes et des religieux russes. La Révolution de 1917 devait confirmer la théorie du « judéo-bolchevisme« .
Les Russes blancs en exil emmènent avec eux les Protocoles, les traduisent, et les répandent là où ils atterrissent : États-Unis, Japon, Allemagne, France, Proche-Orient… Certaines éditions traduites dépassent les 100.000 exemplaires. L’industriel américain Henry Ford publie dans les années 1920 un pamphlet mêlant antisémitisme et anticommunisme, directement inspiré des Protocoles, un best-seller. L’Allemagne de l’après 1918, blessée, fragile, et humiliée par les vainqueurs de la Grande Guerre, accueille les Protocoles comme une révélation. Le pays se perçoit comme encerclé, infiltré, rongé de l’intérieur par des forces invisibles qui l’affaiblissent. Les Protocoles des Sages de Sion offrent aux Allemands la preuve que tout s’emboîte : la défaite, la République, la crise économique… tout est le fruit d’un plan concerté, d’un complot contre la nation.
De la théorie complotiste à la Solution finale
Qu’importe que le London Times ai prouvé dès l’été 1921 que le texte était un faux, un pâle plagiat arrangé d’un pamphlet du 19e siècle contre Napoléon III, attribuant certains passages aux « Sages de Sion« . Une génération entière d’Allemands va faire de cette lecture une sorte de rituel initiatique. Et ce ne sont pas seulement des mots. En 1922, le ministre Walther Rathenau est assassiné. Pour ses meurtriers, leur geste est justifié : Rathenau n’est pas juste un homme politique, il serait l’un des « Sages de Sion« .
La vision du monde des nazis se construit sur ce terreau fertile, entre d’un côté l’Aryen pur et créateur, et de l’autre le Juif corrupteur et destructeur. Un certain Adolf Hitler écrit alors : « Les Protocoles des Sages de Sion, que les Juifs renient avec une telle violence, ont montré de façon incomparable combien toute l’existence de ce peuple repose sur un mensonge permanent. ‘Ce sont des faux’, répète en gémissant la Gazette de Francfort. C’est la meilleure preuve qu’ils sont authentiques« … une rhétorique courante des théories du complot.
Quand Hitler arrive au pouvoir en 1933, Les Protocoles sont distribués en masse, étudiés en classe, et présenté comme une preuve de la conspiration en cours, la justification ultime de la politique antisémite et de la persécution des Juifs par le régime. Le texte, réhabilité par les nazis, convaincus de son authenticité, est devenu le socle idéologique qui justifie tout, les lois de Nuremberg, la spoliation des biens, la déportation, l’extermination industrielle. Les Protocoles n’ont pas seulement contribué à renforcer l’antisémitisme d’État, ils ont préparé le terrain idéologique qui a rendu possible la Shoah.
