Comme un Juif en France – Par Isabelle et Antoine Chéreau

Comme un Juif en France – Par Isabelle et Antoine Chéreau – Pixel Fever Editions

Par Didier PASAMONIK

Alors que l’on se rappelle douloureusement, vingt ans après, l’assassinat de Ilan Halimi dans des conditions atroces, pour constater que l’antisémitisme en France a progressé, surtout depuis le 7 octobre et les atrocités de l’attaque du Hamas en Israël, le discours de compassion vis-à-vis des Juifs français et/ou israéliens est difficilement audible sans que l’on vienne lui opposer un « Oui, mais… », dont l’interlocuteur ne saisit pas forcément qu’il est lourd de sens. L’humour sur ces sujets est lui aussi difficilement audible. Isabelle et Antoine Chéreau, ceux-ci tentent de s’aventurer sur ce terrain miné…

Le titre est inspiré d’un vieux proverbe yiddish qui saluait l’intégration des Juifs dans l’Hexagone, entre l’émancipation des Juifs du 7 septembre 1791 et la résolution en leur faveur de l’Affaire Dreyfus au début du XXe siècle. Il me rappelle la réflexion d’Abraham Béresniak, juif russe d’origine ukrainienne et grand-père de René Goscinny qui disait au début du XXe siècle : « Quel merveilleux pays que la France où seulement 50% des gens sont antisémites ! » On sait aujourd’hui ce qu’il en était. Depuis, la Shoah, la création de l’Etat d’Israël et le développement de la politique internationale, ont permis une forme de résurgence de l’antisémitisme qui s’avance le plus souvent masquée.

On peut rire des Juifs, férocement même, on peut dénoncer la politique de l’actuel gouvernement israélien qui contrebat les notions même d’humanisme, de tolérance et d’identité, de ce vocable devenu honni de « vivre ensemble ». C’est même souhaitable. On peut s’interroger en même temps sur ce sujet (vous avez dix minutes…) : « Qu’est-ce qu’un dessin antisémite  ? » Pour notre part, quel que soit le sujet, la question est celle de l’intention : l’humour dans la bouche d’un Dieudonné, celui qui était « Je suis Coulibaly », n’a pas la même portée, ni la même intention que celui d’un Desproges. C’est une question d’appréciation, de goût ? Non, de loi et de convenance. Un dessin se juge, quelquefois devant un tribunal. La législation a installé -c’est le cas de le dire- des « garde-fous ».

Alors quand Isabelle et Antoine Chéreau abordent le sujet, l’intention est claire : combattre les clichés, combattre l’antisémitisme. Antoine Chéreau est un cartoonist reconnu de la presse magazine. C’est un « Joke manager » qui travaille dans la presse professionnelle et qui a publié dans de nombreux journaux : Libération, France Soir, Que choisir, l’Événement du jeudi, La tribune de l’économie, l’Expansion, Télérama ou encore L’Ordinateur individuel. On lui doit des albums sur le monde hospitalier (qu’il connaît bien, étant lui-même un temps carabin), sur l’amour, sur le sexisme, sur l’égalité… Son dessin est fin et élancé, dans la même famille qu’un dessinateur comme Pat Mallet ou Voutch.

Il aborde le monde juif avec bienveillance. Tous les gags n’arrachent pas forcément le sourire quand la gravité dépasse l’appréciation du trait d’esprit. Sa caractérisation des Juifs leur attribuant presque systématiquement la kippa est surprenante, mais s’explique par une volonté d’écarter toute ambiguïté. Il a le mérite cependant d’affronter la question de l’antisémitisme, du négationnisme, de l’antisionisme, au-delà de l’habituel discours statistique sur l’augmentation des actes antisémites en France. Cela donne à réfléchir, et si bien souvent, le sourire est là, il est quelquefois empreint de tristesse.

Par Didier PASAMONIK

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